Qu’est-ce que le roman psychologique ?
Parmi tous les genres littéraires, c’est peut-être le plus populaire de ces dernières années.
Une statistique d’autant plus surprenante qu’il s’agit en fait moins d’un genre littéraire à part entière que d’une caractéristique du récit… du moins dans son acception contemporaine.
- La Princesse de Clèves, Madame de La Fayette,
- Le Rouge et le Noir, Stendhal,
- Pierre et Jean, Guy de Maupassant,
- Crime et Châtiment, Fiodor Dostoïevski,
- Vipère au poing, Hervé Bazin,
- La mort est mon métier, Robert Merle,
- Le Prince des marées, Pat Conroy,
- La deuxième femme, Louise Mey…
Comme son nom l’indique, le roman psychologique fait la part belle aux émotions et à la vie intérieure de ses personnages.
Mais ses frontières, contrairement à celles d’autres genres beaucoup plus codifiés, ne sont pas toujours simples à définir…
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Je retiens
- Le roman psychologique met l’accent sur l’étude des pensées, des sentiments et des conflits internes du ou des personnages.
- Il est souvent écrit au point de vue interne (à la première personne, ou à la troisième personne focalisée).
- À ses débuts, on appelait le genre roman d’analyse.
- De nos jours, le terme roman psychologique renvoie plus souvent à une caractéristique du récit qu’à un genre littéraire à part entière.
- Attention à ne pas confondre roman psychologique et thriller psychologique/domestique.
Le roman psychologique : un genre littéraire un peu à part…
S’agissant du roman psychologique, il peut prendre toutes les formes, épouser tous les types d’intrigues, poursuivre toutes les morales, se dérouler à toutes les époques, et se greffer à tous les genres narratifs.
C’est justement ce qui le rend si difficile à définir… voire à considérer encore comme un genre au sens strict de nos jours.
Définition du roman psychologique
Le roman psychologique s’intéresse principalement à la vie intérieure des personnages : leurs pensées, leurs émotions, leurs désirs, leurs motivations, leurs doutes… et surtout leurs conflits intérieurs – car, après tout, qu’est-ce qu’une bonne histoire et un bon personnage sans conflit narratif ?
Cependant, il n’est pas nécessairement réaliste, et peut tout à fait s’inscrire dans un contexte merveilleux, tant que ses personnages nourrissent une vie intérieure d’une richesse et d’une complexité équivalentes à celle de la Femme et de l’Homme.
Dans ce genre de roman, l’action est souvent de moindre importance par rapport à l’analyse des sentiments et des traits de caractère des personnages, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit inexistante. L’auteur cherche davantage à montrer comment et pourquoi les personnages pensent et agissent ainsi plutôt qu’à raconter uniquement ce qu’ils font.
En clair, si la mécanique de l’intrigue n’est pas forcément reléguée au second plan, elle sert alors à mettre en exergue l’intimité d’un ou plusieurs personnages.
Cette norme tacite est toutefois de moins en moins majoritaire depuis que le roman contemporain a rebattu les cartes en explorant de nouveaux territoires et en pratiquant massivement l’hybridation des genres et des points de vue.
Typiquement, le roman choral – ou polyphonique, c’est-à-dire au sein duquel s’expriment plusieurs points de vue narratifs – est un mode narratif très prisé par le roman psychologique, car il permet de confronter ou de comparer les vies intérieures de plusieurs personnages au sein du même récit, et ainsi de montrer les réactions diverses d’une même communauté face aux évènements vécus.
Il n’est pas rare qu’en s’intéressant aux réactions d’un personnage face à une situation donnée et à la façon dont il perçoit le monde qui l’entoure et interagit avec ses pairs, le roman psychologique cherche à dresser à travers un portrait de fiction une véritable cartographie sociologique.
Sur le plan de la forme, le roman psychologique fait généralement la part belle aux monologues intérieurs, aux pensées rapportées, aux réflexions et aux remises en question.
De ce fait, lorsque le personnage évolue, l’auteur ne se contente pas de nous faire part de ces changements : il nous montre le cheminement intérieur du personnage, voire retranscrit directement dans la narration les pensées qui le bousculent.
Ils lui tapèrent sur l’épaule, l’un après l’autre et qu’ils partent ! Omoplate douloureuse. Douleur qui se diffusait dans le dos tout entier. Un coup de gourdin avait fêlé l’omoplate. Il avait de la chance, il s’en était bien sorti, lui disait-on. Si une main l’effleurait, on ne comprenait pas le raidissement de tout son corps.
À gauche, le monument dédié à la bataille des Nations paraissait intouché. Et du coup, stupide. Raide et sauvegardé, écrasant, bête. Lui, Klaus Hirschkuh, il était debout, et droit.
D’un tas de cailloux un arbre s’élevait. Une poussière crayeuse le blanchissait. Des thyrses fanés faisaient des grappes brunes. À Leipzig on redoutait la rigueur de l’hiver.
Là-bas, on rendait l’âme en toute saison. Printemps ou automne, une épreuve. Ce froid vous clouait au châlit, au sol, qu’on en finisse ! L’été n’était plus un enchantement. Il vous desséchait. En cette fin d’automne une insidieuse humidité sévissait à Leipzig. Plongé dans un engourdissement sournois, Klaus avait froid. Y avait quoi derrière ce froid ? La paix, sûrement pas. Heinz Weiner se délectait de la tiédeur de certains automnes. Sable et sang se sont déversés sur ce passé qui étouffait, bâillonnait. Klaus boitait légèrement.
Matraque, pieu, barre de fer.
L’arbre était un lilas. De ses branches, de ses feuilles lui parvenait un parfum disparu. Tout n’était donc pas aboli.
Un souvenir n’était pas qu’un souvenir, mais un seuil, et le palais, parfois, au-delà, l’avant-guerre, l’adolescence, l’amour si tôt, invincible, une armure intérieure, quelle chance, tu as, Klaus. Heinz le prenait dans ses bras. Ravissement que respirer ce lilas mort. S’accélérait son impatience à rejoindre les Hirschkuh, sa famille. Il se mêlerait à eux, il serait de nouveau un fils, un frère, quelqu’un. Il avait été aussi un amant, il y avait eu Heinz. Il serait le fils prodigue, ils enseveliraient la honte d’avoir un fils aimant un garçon.
Il revenait vers eux. Il n’avait plus qu’eux. De vivants. Vraiment. Je le jure ! »
(Daniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m’entends pas – 2016)
Analyse :
Je suis en vie et tu ne m’entends pas raconte l’histoire de Klaus Hirschkuh, rescapé allemand du camp de concentration de Buchenwald, où il avait été déporté quatre ans plus tôt pour motif d’homosexualité. À vingt-trois ans, il est déjà veuf, puisque son compagnon a été assassiné par les nazis.
Le roman suit le personnage de sa vingtaine à ses dernières années de vie, dans un parcours jalonné par le traumatisme d’avoir vécu les pires violences et privations qu’un individu peut encaisser, mais aussi la culpabilité et l’envie, malgré tout, de vivre en homme libre et de s’assumer tel qu’il est.
L’extrait ci-dessus glisse à plusieurs reprises d’une narration observationnelle à une narration centrée sur les pensées du personnage de Klaus, rapportées telles quelles, comme si ces paroles intérieures étaient tellement fortes qu’elles crevaient le récit malgré elles.
Aussi, si les phrases sont parfois si confuses, presque épileptiques, et les codes visuels si embrouillés (l’écriture italique fait souvent irruption), ce n’est pas parce que l’auteur n’a pas relu sa copie, mais pour rendre compte de l’ampleur du traumatisme qui touche le personnage, lequel a vécu les pires sévices durant son incarcération dans un camp de concentration nazi en tant que triangle rose.
Ce style spontané, abrupt, presque viscéral rappelle le flux de conscience (stream of consciousness en anglais) associé à l’émergence de la littérature moderniste, laquelle a poussé le roman psychologique dans ses retranchements comme aucune autre jusqu’alors.
Aussi, le roman psychologique peut tout aussi bien s’attacher à suivre des personnages aux destinées exceptionnelles que des « Madame et Monsieur Tout-Le-Monde ».
Parfois, il se lance même le défi de se plonger dans la psychologie de personnages historiques existants ou ayant existé, et pas forcément des plus nobles…
C’est par exemple ce que fait La mort est mon métier (1952) de Robert Merle, qui plonge dans le cheminement intérieur de Rudolf Lang. Ce dernier est une adaptation libre mais relativement fidèle du Obersturmbannführer Rudolf Höss, commandant du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau de 1940 à 1944 sous les ordres d’Himmler.
Le roman, fiction écrite à partir des mémoires d’Höss, pénètre dans les pensées du bourreau. Il s’attache à montrer avec une dureté inédite pour l’époque, alors encore très marquée par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et les exactions nazies, que l’absence totale de sentiments et d’empathie chez un individu peut le mener à exécuter les pires besognes sans même avoir l’idée de les remettre en question.
C’est aussi ce que permet le roman psychologique, aussi bien en tant qu’auteur qu’en tant que lecteur : se frayer un chemin dans la tête de tout un chacun, y compris au sein des esprits les plus malades.
— Le Führer, dit-il d’une voix nette, a ordonné la solution définitive du problème juif en Europe.
Il fit une pause et ajouta :
— Vous avez été choisi pour exécuter cette tâche.
Je le regardai. Il dit sèchement :
— Vous avez l’air effaré. Pourtant, l’idée d’en finir avec les Juifs n’est pas neuve.
— Nein, Herr Reichsführer. Je suis seulement étonné que ce soit moi qu’on ait choisi… »
(Robert Merle, La Mort est mon métier – 1952)
Le roman psychologique est-il toujours un genre littéraire ?
La réponse à cette question est plus nuancée qu’elle n’y paraît…
Dans les faits, la notion de roman psychologique est née pour qualifier un genre littéraire à part entière. Il s’agit en fait d’un héritage du roman d’analyse tel que popularisé par Madame de La Fayette, Stendhal, ou encore Guy de Maupassant.
Son nom est originellement synonyme de roman psychologique, bien que depuis, le terme se soit effacé en même temps que le genre s’est élargi en dehors des salles de classe et des bancs universitaires.
Depuis la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, le nombre de publications littéraires a explosé et, ce faisant, les frontières des genres se sont entremêlées.
Au XXIe siècle, les genres littéraires, sortis du contexte scolaire, universitaire ou académique, sont davantage là pour permettre au lecteur de s’orienter vers un style, une ambiance, un contexte en particulier.
S’agissant des nouvelles parutions, ils permettent aussi et surtout de s’y retrouver parmi une offre toujours plus pléthorique en librairie.
Vous aurez certainement remarqué que la dénomination de roman psychologique est absente des étiquettes et des panneaux que l’on trouve à l’entrée ou au-dessus des rayons, et pour cause : le roman psychologique peut se faire une place dans chaque littérature de genre.
En ce qu’elle est censée privilégier l’intrigue au style (ce qui n’est pas forcément le cas dans la pratique en littérature contemporaine, soit dit en passant…), on l’oppose à la littérature dite blanche, c’est-à-dire la littérature généraliste, non genrée.
Un auteur de littérature de genre passe un contrat avec le lecteur, qui, en ouvrant une œuvre estampillée « tel genre », s’attend à y retrouver un certain nombre de codes.
La romance, la science-fiction, la fantasy, le roman policier et la littérature horrifique constituent les littératures de genre les plus connues.
Résultat : la critique considère désormais davantage le roman psychologique comme une caractéristique du récit que comme un genre littéraire à proprement parler.
Et si alors on qualifie une œuvre parue dans les années 2000 de roman psychologique sans mettre en avant un autre genre, il y a de grandes chances que celle-ci ne rentre dans les critères d’aucun genre littéraire codifié, mais soit rangée avec la littérature blanche.
Tout comme le roman psychologique, celle-ci se distingue également par sa fréquente absence de tropes.
Il s’agit avant tout d’un outil de classification éditoriale et commerciale utile (et même indispensable) à la chaîne du livre dans son ensemble, au même titre que les codes visuels des couvertures.
Le trope permet aussi aux lecteurs de s’y retrouver parmi l’océan de nouvelles publications, afin de viser au plus juste, d’éviter la déception et de mieux se projeter.
Cela peut être un schéma narratif, une situation, un archétype de personnage, un rebondissement, etc.
Exemple :
Dans le roman chevaleresque, la « demoiselle en détresse » est un trope très courant.
Dans le roman policier, le « policier alcoolique, cynique et dépressif » est un archétype de personnage si récurrent qu’il est devenu un trope également.
Chaque littérature de genre (et ses sous-genres) possède ses propres tropes.
Lorsqu’on y réfléchit, le roman psychologique n’a pas de trope de personnage, ni de trope situationnel : la seule constante est qu’il met en valeur la vie intérieure, les pensées et les émotions d’un personnage. Cela tend définitivement à l’écarter d’une littérature de genre.
Ainsi, à l’heure actuelle, le roman psychologique est plus souvent rattaché à un ou plusieurs autres genres littéraires, lesquels varient en fonction des œuvres.
C’est d’ailleurs le cas des deux romans cités ci-dessus (Je suis en vie et tu ne m’entends pas et La mort est mon métier), qui sont également – et d’abord – des romans historiques.
Lorsqu’on y réfléchit un peu, c’est la même chose pour bien d’autres types de romans, à l’instar du roman initiatique (ou roman d’apprentissage), qui se concentre sur la transformation d’un personnage au fil du temps et des épreuves.
Pendant longtemps, il était considéré comme un genre littéraire à part entière, à travers des grands romans qui ont traversé les époques, à l’instar de Le Rouge et le Noir de Stendhal, d’Illusions perdues de Balzac, ou encore des Grandes espérances de Charles Dickens.
De nos jours, on range plus volontiers les romans initiatiques en littérature blanche pour des questions pratiques, ou alors il tient lieu de caractéristique attribuée à un roman classé dans une autre étiquette de genre (par exemple, les romans d’apprentissage sont très fréquents en fantasy jeunesse).
En résumé, la théorie fait du roman psychologique un genre littéraire au sens strict, mais la réalité de l’époque et les évolutions du paysage littéraire ont fait que le terme a été quelque peu dénaturé, du moins sorti de son contexte.
De fait, selon que l’on vous parlera d’un roman du XIXe siècle et d’un roman du XXIe siècle en tant que roman psychologique, la portée de cette étiquette ne sera pas exactement la même…
C’est d’autant plus vrai que le roman psychologique est de plus en plus fréquemment amalgamé avec une facette bien particulière du thriller, l’éloignant encore davantage de son cadre d’origine.
Roman psychologique vs thriller psychologique
Sous-genre du roman policier, le thriller psychologique est un type de roman dont le suspense repose principalement sur les ressorts mentaux des personnages plutôt que sur l’action ou la violence.
L’intrigue d’un thriller psychologique met souvent en scène des protagonistes et des antagonistes confrontés à des manipulations, des traumatismes ou des obsessions.
Le doute est si fort qu’il déteint chez le lecteur, ce qui l’amène à remettre en question sa propre perception du récit et à chercher la vérité jusqu’au dénouement.
Le roman le plus connu du genre est certainement Les Apparences (Gone Girl) de Gillian Flynn, paru en 2012.
Amy et Nick forment en apparence un couple modèle. Victimes de la crise financière, ils ont quitté Manhattan pour s’installer dans le Missouri. Un jour, Amy disparaît et leur maison est saccagée. L’enquête policière prend vite une tournure inattendue : petits secrets entre époux et trahisons sans importance de la vie conjugale font de Nick le suspect idéal. Alors qu’il essaie lui aussi de retrouver Amy, il découvre qu’elle dissimulait beaucoup de choses, certaines sans gravité, d’autres plus inquiétantes.
Extrait :
« J’ai eu un boulot pendant onze ans, puis je n’ai plus eu de boulot, ça a été aussi vite que ça.
Les magazines de tout le pays ont commencé à mettre la clef sous la porte, succombant à une soudaine infection provoquée par la crise. Pour les écrivains (les écrivains dans mon genre : des aspirants romanciers, des penseurs ruminants, des gens dont le cerveau n’était pas assez rapide pour jongler avec les blogs, les liens, les tweets, ou, pour le dire vite, des vantards vieillissants et têtus), c’était fini. Nous étions comme des fabricants de chapeaux pour dames ou de fouets d’attelage : notre époque était révolue. Trois mois après mon éviction, Amy a perdu son travail, si on peut appeler ça ainsi. (À présent, je peux sentir Amy regarder par-dessus mon épaule, et railler la façon dont je me suis attardé sur mon métier et mes malheurs, tandis que j’ai expédié son expérience en une phrase. Ça, vous dirait-elle, c’est typique. C’est du Nick tout craché. C’était un de ses refrains : C’est tout Nick, il… et ce qui suivait, ce qui était tout moi, était invariablement un défaut.) Deux adultes au chômage, nous avons passé des semaines à traîner en chaussettes et pyjama dans notre salon en ignorant le futur : on entassait le courrier non ouvert sur les tables et les canapés, on mangeait de la glace à 10 heures du matin et on faisait des siestes énormes.
Puis un jour le téléphone a sonné. C’était ma sœur jumelle. Margo était retournée s’installer dans notre ville après son propre licenciement, un an auparavant – elle a une longueur d’avance sur moi en tout, même en déveine. Margo, qui appelait de cette bonne vieille bourgade de North Carthage, dans le Missouri, de la maison où nous avions grandi, et, en l’écoutant, je la revoyais à l’âge de 10 ans, avec sa tignasse brune et sa salopette short, assise sur le ponton du fond du jardin de mes grands-parents, tassée sur elle-même comme un vieil oreiller, avec ses jambes chétives qui se balançaient dans l’eau ; elle regardait le fleuve qui coulait sur ses pieds blancs comme des poissons, déjà suprêmement maîtresse d’elle-même. »
(Gillian Flynn, Les Apparences – 2012)
Le thriller psychologique est un genre relativement récent.
De nos jours, il est très populaire auprès du lectorat, et en particulier l’un de ses sous-genres, le thriller domestique.
Le thriller domestique dépeint des dynamiques de manipulations psychologiques entre parents proches, des couples en crise, des adultères, des disparitions d’enfants qui impliquent la famille…
Tout le suspense repose sur la méfiance, les secrets, les non-dits… et le fait que le narrateur n’est pas toujours fiable lui-même.
C’est un genre écrit quasi exclusivement par les femmes et pour les femmes, et en particulier ce que l’on appelle en marketing du livre la « lectrice ménagère ».
Depuis l’immense succès de Freida McFadden et sa Femme de ménage, le thriller domestique cartonne parmi les lecteurs toutes générations confondues.
Par abus de langage, on entend parfois les thrillers psychologiques être qualifiés de romans psychologiques, car leurs définitions sont assez proches.
Néanmoins, si tous les thrillers psychologiques sont bien des romans psychologiques par essence, tous les romans psychologiques ne sont pas des thrillers psychologiques, pour la simple et bonne raison que le suspense indissociable du thriller n’est pas indispensable à la construction d’un roman psychologique.
Attention à l’amalgame !
Quelques considérations narratologiques
Un bon roman psychologique ne doit jamais perdre de vue son objectif premier : faire en sorte que le lecteur se connecte aux émotions d’un personnage pour mieux les ressentir et comprendre ses réactions.
S’il ne s’identifie pas à coup sûr à lui (dans le cas d’un anti-héros, par exemple ; il paraît difficile de se sentir proche du commandant SS d’un camp d’extermination, n’est-ce pas ?…), il doit a minima plonger dans sa psyché et vivre l’histoire selon sa perspective.
Pour ce faire, le roman psychologique réutilise des astuces maintes fois éprouvées, pas par paresse intellectuelle ou conformisme militant… mais pour la simple et bonne raison qu’elles fonctionnent !
Parmi elles, il y a bien sûr le choix du point de vue narratif.
Le choix d’un point de vue narratif détermine ce que le narrateur sait et ne sait pas, et surtout ce que le lecteur découvre au fil du récit et selon quelle perspective.
On distingue 3 grands types de points de vue narratifs :
- le point de vue interne, qui adopte la perception d’un personnage en particulier, et fait découvrir au lecteur l’histoire comme s’il la voyait de ses propres yeux et la vivait de son propre corps,
- le point de vue omniscient, aussi appelé narrateur-Dieu, qui met en scène un narrateur qui sait absolument tout de tous les personnages qui interviennent dans l’histoire, que ce soit leur passé, leur présent ou leur futur, tel un Dieu qui planerait sur les scènes du récit,
- le point de vue externe agit comme une caméra neutre, qui se contente de décrire des scènes comme observées de loin, sans accès à l’intériorité des personnages.
Compte tenu de l’effet de proximité et d’intimité recherché, le roman psychologique a tendance à privilégier le point de vue interne.
C’est en effet le mode narratif à privilégier lorsqu’on souhaite que le lecteur accède au récit via les perceptions, les sentiments, les sensations et le vécu d’un personnage.
(Michael Nava, Sous une pluie de flammes – 1997)
Si la première personne (le je narratif) est souvent de mise et donne une sensation de proximité telle que le lecteur peut aller jusqu’à avoir l’impression de se fondre dans la peau du personnage le temps de sa lecture, attention là encore à une confusion courante : le point de vue interne n’est pas forcément synonyme de récit à la première personne à coup sûr.
Le point de vue interne est effectivement le seul des trois points de vue narratifs à pouvoir s’incarner à la première, à la deuxième ou à la troisième personne.
Et autant la deuxième personne du singulier est très rarement utilisée et réservée à des textes expérimentaux, autant le point de vue interne à la troisième personne est aussi prisé des auteurs qu’apprécié des lecteurs.
Cette combinaison porte un nom : la troisième personne focalisée.
En clair, au lieu de vivre le récit comme si une caméra avait été placée dans les yeux du personnage, la troisième personne focalisée nous propose de le regarder de l’extérieur, tout en entendant et en décryptant ses pensées, comme par télépathie.
Ce type de narration constitue le choix le plus courant dans les productions littéraires actuelles.
Il entretient la connexion du lecteur avec le personnage qu’il suit tout en posant sur le narrateur une cape d’invisibilité.
Ce faisant, la troisième personne focalisée permet de faire oublier le récit – et toute la technique qu’il recèle – au profit de l’histoire.
Elle incarne de ce fait le combo parfait entre fluidité et immersion !
La troisième personne focalisée, lorsqu’elle est choisie pour écrire un roman psychologique, est un choix d’autant plus intéressant qu’elle permet de mieux mettre en valeur les pensées brutes des personnages.
Celles-ci peuvent alors apparaître à la première personne, en une interruption sous la forme de discours direct.
Elle la méritait, cette promotion, bien plus que lui. Pendant des années, elle n’avait pas compté ses heures, accepté les plus basses besognes et obtenu les meilleurs résultats, sacrifiant sa santé mentale et sa vie sentimentale. Mais voilà, lui avait les codes, et la carte. Pas elle. Rien ne pourrait changer ça. Tu ne payes rien pour attendre, mon coco. J’attendrai le temps qu’il faudra, mais je me vengerai.
La norme veut que les pensées rapportées qui génèrent un changement de focalisation narrative apparaissent en italique pour les différencier du reste de la narration, mais certaines plumes choisissent de ne pas s’y conformer.
Aussi, ces passages peuvent être introduits ou accompagnés par une incise, qui est là encore optionnelle.
Auquel cas, cela donnerait dans l’exemple précédent : « Tu ne paies rien pour attendre, mon coco, pensa-t-elle. J’attendrai le temps qu’il faudra, mais je me vengerai ».
Exemples de romans psychologiques
Il arrive que les genres existent à travers certaines œuvres avant même que l’on reconnaisse leur existence.
C’est le cas du roman psychologique, dont l’émergence remonte selon les spécialistes de la question au XIe siècle, à travers un roman japonais : Le Dit du Genji.
Un roman d’autant plus exceptionnel qu’il était destiné à un public féminin et que l’on attribue son écriture à Murasaki Shikibu, une femme.
En France, le roman considéré comme précurseur du roman psychologique est la célèbre La Princesse de Clèves (1678), de Madame de La Fayette.
Un demi-siècle plus tard, Le Rouge et le Noir de Stendhal (Henri Bayle de son vrai nom) raconte l’ascension sociale d’un jeune garçon de province qui intègre le milieu bourgeois et en découvre les codes au plus haut prix.
Julien trouva que le marquis avait l’air de s’ennuyer. »
(Stendhal, Le Rouge et le Noir – 1830)
En 1866, Fiodor Dostoïevski fait paraître ce qui demeure comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre de toute l’histoire de la littérature, toutes époques et langues confondues : Crime et Châtiment, véritable archétype du roman psychologique.
Dans l’escalier, il eut la chance de ne pas rencontrer sa logeuse. Elle habitait à l’étage au-dessous, et sa cuisine, dont la porte était presque constamment ouverte, donnait sur l’escalier. Quand il avait à sortir, le jeune homme était donc obligé de passer sous le feu de l’ennemi, et chaque fois il éprouvait une maladive sensation de crainte qui l’humiliait et lui faisait froncer le sourcil. Il devait pas mal d’argent à sa logeuse et avait peur de la rencontrer.
Ce n’était pas que le malheur l’eût intimidé ou brisé, loin de là ; mais depuis quelque temps il se trouvait dans un état d’agacement nerveux voisin de l’hypocondrie. S’isolant, se renfermant en lui-même, il en était venu à fuir non pas seulement la rencontre de sa logeuse, mais tout rapport avec ses semblables. La pauvreté l’écrasait ; toutefois il avait cessé, en dernier lieu, d’y être sensible. Il avait complètement renoncé à ses occupations journalières. Au fond, il se moquait de sa logeuse et des mesures qu’elle pouvait prendre contre lui. Mais être arrêté dans l’escalier, entendre toutes sortes de sottises dont il n’avait cure, subir des réclamations, des menaces, des plaintes, répondre par des défaites, des excuses, des mensonges, — non, mieux valait s’esquiver sans être vu de personne, se glisser comme un chat le long de l’escalier. »
(Fiodor Dostoïevski, Crime et Châtiment – 1866)
Plus récemment, le roman de Pat Conroy Le Prince des marées (1986) s’est saisi du genre psychologique en dépeignant une fresque familiale déchirée entre amour et haine, se concentrant sur les répercussions sur un personnage en particulier, lequel doit entrer en introspection pour faire face à ses traumatismes.
De par sa longueur (1100 pages environ) et la profondeur des portraits qui le composent, Le Prince des marées n’est pas sans rappeler les grands romans psychologiques qui ont fait la renommée du genre.
(Pat Conroy, Le Prince des marées – 1986)
Dans les années 2020, et plus généralement depuis le début du millénaire, le roman psychologique plaît à un lectorat qui souhaite plus que jamais explorer ses propres fêlures, ses parts d’ombre les plus intimes, et s’identifier aux personnages des histoires qui les absorbent.
En outre, il raffole toujours des protagonistes confrontés à des dilemmes moraux forts, en phase avec les problématiques de leur temps.
Dans Les choses humaines, Karine Tuil met en scène des parents confrontés à l’accusation de viol qui plane sur leur fils. Ils remettent alors en question tout ce qu’ils ont construit, tout ce qu’ils pensaient savoir de leur progéniture, d’eux-mêmes et de la vie.
(Karine Tuil, Les choses humaines – 2020)
Finalement, c’est peut-être la grande et seule véritable raison d’être du roman psychologique : témoigner des sorties de route qui peuvent marquer une existence et nous montrer tous les chemins qui peuvent s’ouvrir derrière…
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Tihay, L. (23 juillet 2026). Qu’est-ce que le roman psychologique ?. Quillbot. Date : 23 juillet 2026, issu de l’article suivant : https://test.abubakkarahmad.com/fr/blog/genre-litteraire/roman-psychologique/